ETSUKO MIURA
UNE INTERVIEW EXCLUSIVE réalisée par daNIel le 09/04/2007 à Tokyo dans le quartier de Asakusa Bashi dans la GALERIE YASO NACHT.

INTERPRETE PENDANT L'INTERVIEW : Aï MORIMOTO

MIURA ETSUKO

Quartier de Asakusa-Bashi. Gallery Parabolica Studio, à l’écart des grandes avenues mouvementées. Demie pénombre d’une salle d’exposition éclairée aux faibles lueurs des bougies. Une longue table sur laquelle reposent des petits corps torturés. Nous demeurons immobiles… Les rôles sont inversés. Ce sont les poupées qui observent les visiteurs de leurs yeux vivants. Chaque visage semble exigé notre compréhension. Que devons-nous comprendre de ce qui résonne en nous ?

ETSUKO MIURA est une artiste dérangeante… Pour notre plus grande chance.

Daniel : Tout d’abord cela me fait très plaisir que vous acceptiez cet entretien.
J’aimerais savoir comment vous aimeriez vous présenter par rapport à votre travail ?

Miura Etsuko : Beaucoup de gens me demandent pourquoi je fais des poupées mais à dire vrai je ne connais pas la réponse.
Vers l’âge de dix ans j’ai vécu un certain nombre de tourments qui aujourd’hui encore ne sont pas oubliés, c’est peut-être une partie de la réponse…
Pour moi la fabrication d’une poupée c’est un peu comme une thérapie.

Daniel : Avez vous le sentiment que la vie d’artiste que vous menez est une vie très différente de celle des autres gens ? Est-ce que cette différence vous pose des problèmes parfois ? 

Miura Etsuko :  Oui je sens beaucoup de différence ! Lorsque je vois tout ces gens qui vont travailler régulièrement, je les observe et je les trouve mieux que moi, plus polis (rires).
Lorsque mes proches me disent « Tu vas continuer encore longtemps comme ça ? Est-ce que ça marche au-moins ? Est-ce que tu gagnes bien ta vie ? » alors je me sens mal, je me sens fébrile.
Mais en même temps je sens que ce n’est pas la peine de perdre mon temps à leur expliquer car ils ne comprendraient rien de toute façons…
Il y a aussi des gens qui viennent à mes expositions et qui sont sensibles à mon travail alors je leur explique volontiers. Mais pour les gens qui ne comprennent pas je pense que ce n’est pas la peine d’expliquer.
Même s’ils pensent que je ne suis pas une très bonne personne dans le fond ce n’est pas grave car je ne suis pas une très bonne personne (rires).

Daniel : Pensez-vous que chaque personne sur Terre porte au fond d’elle quelque chose d’important à réaliser le temps d’une vie ? J’appelle cela le rêve c’est à dire une chose unique…

Miura Etsuko : Oui je le crois. Pour toutes les personnes je sens qu’il y a des raisons pour lesquelles elles sont nées. En ce qui me concerne, je crée des poupées. Mais c’est parce que je ne me sens pas stable, je ne me sens pas bien, je ressens un peu de peur si je ne crée pas. Je continue à créer mais c’est au-delà de mon intérêt pour les poupées. Je continue parce que j’ai peur.
C’est la raison que j’entrevois à ma présence sur cette terre : je suis là pour créer des poupées. Même si mes expositions ou la sortie de mon livre me font  perdre des amis et des proches… 

Daniel : Est-ce que le fait de créer des poupées est un cheminement vers une porte ? Une manière de dépasser un certain stade afin d’obtenir un état d’esprit qui vous permet de trouver une raison d’être au Monde ?

Miura Etsuko :  Oui, j’ai envie de frapper à la porte et de l’ouvrir. Je ne sais pas si cette porte existe mais j’en ai envie.

Daniel : Pensez-vous en général que les artistes sont des gens plus libres que les autres dans leur façon de penser ou bien au contraire sont-ils prisonniers de leur pratique ?

MIura Etsuko : En apparence les artistes sont plus libres que les autres. Par exemple en étant artiste, on peut se réveiller à n’importe quelle heure et commencer à fabriquer des choses avant même de se laver, c’est notre liberté.
Mais en ce qui me concerne, c’est moi-même qui me dit « je dois fabriquer des poupées », je me l‘impose en quelque sorte, donc je suis un peu prisonnière.

Daniel : Est-ce que le but de notre existence, tout ce que l’on fait, tout ce que l’on cherche, tous nos désirs, nous conduisent vers un seul but : être le plus libre possible ?

Miura Etsuko : Je n’ai pas le sentiment de créer pour me libérer. Peut-être qu’une fois mon travail fini je me sens un peu plus libre mais je ne crée pas avec l’intention de me libérer.

Au départ j’ai commencé comme illustratrice mais petit à petit je me suis sentie perdue, je ne savais plus ce que je voulais écrire et dessiner, c’était une période assez difficile. Un jour je suis allé dans une boutique pour artistes et juste côté de la caisse j’ai repéré une petite annonce d’une école de poupées qui s’appelle « Pygmalion », le professeur de cette école est Monsieur YOSHIDA RYO.

Après avoir vu cette annonce j’ai décidé d’aller m’y inscrire. Le professeur m’a demandé « est-ce que vous connaissez quelques poupées de moi ? » j’ai dit oui mais j’ai menti ! Il m’a demandé « quelles sont les poupées de moi que vous aimez ? »  et bien sûr je n’ai pas su répondre ! (rires)
C’est comme ça que j’ai commencé à étudier la fabrication des poupées. Je voulais vraiment approfondir.

Daniel : Pendant les expositions beaucoup de gens viennent observer vos créations, quelles sont les réactions ? Avez-vous déjà eu des réactions d’enfants qui auraient pu voir vos poupées ?

Miura Etsuko : Il y a trois ans j’ai eu l’occasion d’exposer dans un grand musée d’art moderne, je participais à une exposition de groupe, avec d’autres artistes. Je n’étais pas sur place mais on m’a rapporté qu’une famille avec des enfants était venu regarder mes poupées et les enfants se sont mis à pleurer en disant qu’ils avaient peur !
A la suite de cette exposition une enquête a été faite auprès du public et quelqu’un a écrit « mais pourquoi invite t’on ce genre d’artiste ? »

Daniel : Pour pouvoir créer est-ce obligatoire pour vous de vivre dans une grande ville comme Tokyo ? Etes-vous née à Tokyo ?

Miura Etsuko : Oui je suis née à Tokyo.

Daniel : pourriez-vous continuer le même travail de création si vous viviez à la campagne par exemple ?

Miura Etsuko : J’ai un peu de mal à créer des liens avec les gens. J’aimerais bien partir m’installer au fond des montagnes et vivre en ne comptant que sur moi-même si c’était possible, mais j’adore aussi les expositions,  c’est donc obligatoirement à Tokyo.
Maintenant j’ai bien envie d’aller vivre à la campagne. Quant à la fabrication de poupées peu importe l’endroit, c’est n’importe où, ça m’est égal, j’ai juste besoin de m’installer dans un sous-sol, sans fenêtre.

Daniel : Vous portez vraiment votre univers à l’intérieur de vous. Ce qui vous donne envie de créer ce ne sont ni les gens ni le décor autour de vous…

Miura Etsuko : Mes créations viennent du fond de moi mais en même temps j’ai vu beaucoup de choses comme des peintures ou des poupées d’autres artistes… Donc je suis peut-être un peu influencée par tout cela mais j’essaie au maximum de ne pas regarder les poupées de quelqu’un que j’adore pour ne pas être influencée.
Je ne voudrais pas être obligée de supprimer quelque chose que j’ai créé en me disant que j’ai fais une copie de ce qui existe déjà ailleurs. Je souhaite au contraire toujours ajouter et non pas enlever. Si je ne regarde pas ce qui ce fait ailleurs et que je crée alors ce n’est pas une copie.

Daniel : Merci beaucoup.

MIURA ETSUKO

 

Février 2007

J’étais dans l’impatience de cette rencontre. La femme entre-aperçue dans la pénombre de la galerie d’art avait laissé une ombre de mystère sur mon carnet de notes. Habillée de noir, protégée par la pénombre, elle se tenait assise, immobile et étonnamment recueillie, le dos au mur près de la porte d'entrée. Je mis longtemps avant de la remarquer. Les visiteurs déambulaient timidement devant ses poupées aux corps nus et torturés. Le lieu était faiblement éclairé avec des bougies et des chants d’église, du moins il m’a semblé, donnaient aux visiteurs quelques frissons supplémentaires.

Quelques jours plus tard…

L’artiste est renommée dans son milieu. Très renommée. Son assistante répond à mon mail par un refus très poli. Mademoiselle MIURA donne très peu d’interviews, elle n’aime pas beaucoup cela, elle très occupée... Quelque chose en moi se désole et puis se révolte. Il me semble que je tiens l’artiste qui sera la plus à même de m’évoquer dans ses confidences la mince frontière entre la vie et la mort, une zone susceptible de voir s’échouer nos rêves les plus précieux. Que quelqu’un me parle de la mort enfin, c’est une chance à ne pas laisser passer. Les journées étaient lumineuses, des milliers de gens commençaient à envahir les jardins publics, nous étions dans les prémices du O-Hanami alors je choisis un papier à lettre rose et blanc avec des fleurs de cerisiers, un papier à lettre d’une fraîcheur si vivifiante qu’elle aurait bien pu résonner comme une insulte aux yeux de cette prêtresse des forces obscures et j’envoyais ma lettre rédigée en mauvais anglais.

Deux jours plus tard et tôt le matin, je reçus un appel téléphonique dans ma chambre, l’assistante me priait de lui adresser par mail la liste des questions que je souhaitais aborder avec Melle MIURA, et toujours en mauvais anglais, j’expédiais ma liste.

Quelques jours plus tard…

Je retourne à la Galerie, dans le quartier de Asakusa Bashi avec Aï mon interprète, qui voit l’exposition des poupées pour la première fois. Nous parcourons à nouveau la pièce sépulcrale, les yeux des poupées fixés sur moi m'impressionnent tout autant. Aï me dit que son émotion est trop forte, qu’elle doit sortir prendre l’air. Me parle du film "Au revoir les enfants" d'Alain RESNAIS, qu’elle vient tout juste de voir à propos des camps de concentration. Me raconte une autre histoire avec d’autres corps. Moi je suis fasciné par ces corps de poupées à la peau blanche parfois bleutée, aux chairs ligaturées, aux yeux observateurs.
L’interview fut agréable, l'assistante prenait tout en note et Melle MIURA détendue, riait aux éclats par moments, mais l'interview fut brève, une demie heure seulement, ce ne fut pas assez long pour entrer dans la mort comme je l’espérais. Et la plus grande partie de ce temps s’est perdu dans la traduction des questions en japonais, dans la traduction des réponses en français, j’en ressortais frustré bien évidemment.
Décembre 2012...

J’ai laissé passer cinq années avant de me décider à publier cette interview. Sans doute parce qu’elle fait partie d’une grande et précieuse aventure vécue à Tokyo en 2007 et qu’elle ne peut absolument pas en être écartée, elle ne peut être tenue à l'écart des autres interviews présentées sur le site.

daNIel (01/2013)

 

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