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KIKOERU?
KIKOERU
VERSION FRANCAISE

 

NINSHO KAKINUMA

Juillet 2018, abandonnant pour quelques heures la chaleur infernale des rues de Tokyo, nous rendons visite au moine Ninsho Kakinuma dans son temple, le Chokoji (Kannami, Shizuoka-ken), je suis accompagné par Mme Miki Iida qui interprète cette rencontre ainsi que Mme Yuu Adachi.

..............NINSHO KAKINUMA

... Et toujours cette lumière si particulière de l’été. Comme un voile posé sur le décor,qui invite à supposer une existence, un autre monde, il y a simplement à tendre une main, pour sentir une caresse.  
Le temple me semble grand mais le paysage au milieu duquel il est posé est bien plus majestueux encore. Une petite ville en contrebas, des forêts de bambous et des pierres tombales qui s’étalent aux flancs de la colline. Nous traversons une cour, un chat sommeille dans la poussière et nous ignore, des enfants jouent. Je quitte mes chaussures sur les marches de bois ciré, me laisse glisser à l'intérieur du temple dans l’ombre d’une histoire qui n’est pas la mienne.  Le moine qui nous accueille marche devant nous d’un pas décidé. Il me fait penser à un homme de la terre qui arpente son champ. Son visage est accueil, son temple est accueil, le timbre de sa voix aussi. Une rencontre complètement inattendue, qui a devancé mon imagination. Nous voilà assis sur des coussins posés sur tatamis, autour d’une table, le moine apporte des petites bouteilles de thé vert glacé, il nous dit que le produit est fabriqué aux Etats-Unis et nous en rions.

Je ne sais plus comment débute la conversation. Je ne sais plus à quel moment je sors le micro de mon sac. Officiellement il ne s’agit que d’une visite amicale. Pas d’une interview. Le temps est compté, une heure, pas plus. Je ne sais pas où regarder, il y a trop de détails autour de moi, trop de perceptions qui titillent mes sens, ma pensée se fige comme un lapin prisonnier dans les phares d'une voiture.

Mais une chose rare se produit. A peine sommes-nous assis, qu’il me semble que les mots dits ne sont que le prolongement d’une conversation commencée depuis fort longtemps. Le moine va à l’essentiel, il se déplace dans la conversation comme son corps le fait sur la terre et comme je le suppose savent le faire tous ceux qui suivent le chemin du zen.

Dès notre entrée dans le temple nous sommes subjugués par toutes les clochettes qui tintent autour de nous ...

Ninsho Kakinuma  : Tout dépend de la force du vent. Si l'on veut obtenir une musique harmonieuse, selon le vent il faut changer la clochette, il y en a en verre, en fonte ou en céramique. Le son des furin,  lorsque nous l'entendons, permet à notre intérieur de se synchroniser. La sonorité se mélange à l'air et devient comme une musique pour l'oreille. J'essaie d'utiliser ces objets pour mettre en évidence la musique qu'habituellement nous ne percevons pas ...   

Daniel :  Je sens qu'il y a là un thème très profond mais je sens également que  c'est difficile à comprendre ! Est-ce vous pourriez dire que cette écoute rejoint la méditation ?

Ninsho Kakinuma  : Ces clochettes nous permettent d'éveiller notre attention à la circulation de l'air autour de nous, sans cela nous ne remarquerions que le chant des cigales. Il y a l'air et il y a aussi quelque chose qui passe ...

Daniel : Donc ce n'est pas seulement l'air qui passe ...


Ninsho Kakinuma  : Tout d'abord nous transformons l'air en sons, ensuite nous cherchons à comprendre ce que nous sentons, c'est la méditation. Dans la méditation zen le son est important, il est tout à fait possible d'atteindre le satori avec le son.

Il est important de réfléchir à nos perceptions, beaucoup de sonorités différentes existent mais celles que nous percevons sont particulièrement importantes car elles dépendent directement de notre sentiment, de notre état d'esprit.

L'école bouddhiste Kegon explique que les sons représentent l'univers, il nous suffit d'un seul son pour ressentir l'univers.

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Daniel : Les sons seraient un peu comme des « portes » d'entrée ?

Ninsho Kakinuma  : L'univers a commencé par le son. Et tout est composé par le son, par la vibration. Le son « A » est très important dans le bouddhisme.

Normalement, au moment de notre naissance, dans notre petite enfance, les sons qui nous parviennent nous sont harmonieux, mais en grandissant, avec notre éducation ou avec la pression sociale du monde extérieur, les sons deviennent disharmonieux, par exemple il nous faut toujours essayer de nous adapter aux autres.

Ce temple est un lieu propice à l'harmonie, il y a en plus de la vibration des clochettes, toutes les couleurs sur les tissus que vous voyez autour de vous, qui ont pour fonction de rééquilibrer les énergies de nos organes. Chaque couleur représentant un organe. Le temple est également intéressant de par son ordonnancement et son architecture qui présente une symétrie. Cette symétrie est en résonnance avec la symétrie du corps.

Mon rôle en tant que moine est d'accorder ces différentes composantes pour créer l'harmonie.

Daniel : Votre temple a donc une fonction médicinale pour soigner d'abord le corps. Notre pratique religieuse occidentale aurait plutôt tendance à s'adresser d'abord à l'esprit.

Ninsho Kakinuma  :  Lorsque nous percevons les choses avec le corps, nous utilisons le système musculaire, et lorsque nous bougeons notre corps, nous actionnons des champs électriques qui sont en correspondance avec des objets et des phénomènes extérieurs. Avec l'électricité tout ce qui est extérieur à notre corps se synchronise avec lui.

Nous sommes capables de sentir des phénomènes invisibles, comme par exemple le son du furin, et ensuite nous pouvons utiliser notre corps pour exprimer ces sensations.

Ce qui est invisible est tout de même « quelque chose ». Je souhaiterais être capable d'analyser les phénomènes invisibles en utilisant les mathématiques mais je n'ai pas suffisamment de connaissance alors je peux tout de même trouver d'autres moyens pour les retranscrire, en utilisant le corps et les arts, comme la danse.

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Daniel : Alors, imaginons que nous sommes « connectés » et que nous sommes en mesure de sentir tout cela avec notre corps, et de l'exprimer aussi. Ma question est la suivante : quelle serait la finalité, quel serait l'objectif de tout cela ? A quoi cela servira t-il d'exprimer ce que nous ressentons ?

Ninsho Kakinuma  : Non, non il n'y a pas d'objectif. Lorsque nous faisons une expérience nouvelle, il y a quelque chose de nouveau qui se forme dans notre esprit, c'est cela que nous tentons d'exprimer, ce qui était auparavant inconnu de nous, c'est cela vivre !

Daniel : Comment définir le mot « exprimer » ? 

Miki Iida : Il s'agit simplement de laisser sortir le sentiment qui était jusqu'alors inconnu. C'est une rencontre avec nous-mêmes.

Ninsho Kakinuma  :  Lorsque nous exprimons quelque chose de nouveau, même ce qui nous était familier engendre de nouvelles rencontres ... Ainsi depuis toujours, autour de moi il y avait bien du papier et de l'encre et aussi un chat, mais c'est l'expression d'un nouveau sentiment qui a permit cette nouvelle création. Cela veut dire que tout à coup quelque chose de nouveau apparait. C'est une nouvelle rencontre. Grâce à une expérience nouvelle, quelque chose de nouveau sort de nous !

Le moine rit de bon cœur, il dit que ses propos sont déjà difficiles à comprendre en japonais alors ce doit être vraiment un casse-tête pour l'interprète de me les traduire en français. Nous rions tous les quatre. 

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Daniel : En fait nous essayons, en utilisant des mots, de parler de quelque chose que les mots ne peuvent pas dire. En français nous nous heurtons souvent à la même difficulté, il faut parfois écrire des livres et des livres pour parler d'une chose toute simple !

Ninsho Kakinuma  : Le bouddhisme zen insiste sur l'importance de sentir par soi-même et généralement se méfie des mots ! Mais paradoxalement, dans le bouddhisme zen il y a beaucoup plus de livres que pour les autres formes de bouddhisme. Tout cela pour essayer d'expliquer le sens du zen. Ces livres sont parfois de mauvais conseillers, il peuvent nous rendre compliqués et trop intellectuels, mais ils peuvent aussi nous donner de nouvelles pistes pour essayer de comprendre.

De la même façon, il y a beaucoup de moines et tous ont des enseignements différents. Mais lorsqu'on est sensible aux paroles d'un moine, alors on peut choisir librement celui qui conduira notre enseignement. Parce qu'on se sent plus en accord avec la poésie de ce moine.
Le dialogue c'est la poésie.

NINSHO KAKINUMA

Daniel : Oui, lorsque le dialogue passe alors peu importe la façon dont la communication se fait, c'est le bon chemin, celui qui nous convient. Il y a cent mille chemins possibles.

Ninsho Kakinuma  : Ici même, c'est un monde un peu différent du monde extérieur. Nous pourrions dire qu'il y a le monde réel et cet autre monde dans lequel nous sommes en ce moment même, mais pour moi, ce que tous nomment le monde réel, est en fait un monde irréel.

Notre existence est soumise à une forme. Et en fonction de cette forme nous devons faire des choix pour nous-mêmes. Il nous faut choisir ne serait-ce que nos vêtements, car nous avons des tailles différentes. Nous sommes donc contraints par la forme que nous a donné l'existence. Mais ensuite nous pouvons aussi choisir la forme que nous voulons donner à notre vie. Nous pouvons choisir comment vivre.

Pour moi le zen c'est la forme. Et la base de la forme c'est le bouddha.

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Nous sommes dans une époque où nous recevons beaucoup d'informations. Nous recevons ces informations parce que nous avons compris beaucoup de choses ! Nous analysons de plus en plus le monde qui nous entoure et toutes ces informations nous saturent, nous égarent, alors nous pensons que la vie est devenue compliquée, mais en fait la vie en elle-même, reste toujours aussi simple.

Il ne faut pas oublier que le cerveau est l'organe qui a été créé le dernier, alors que l'intestin qui est antérieur, a lui aussi une grande importance. En ce moment au Japon, on parle beaucoup du rôle de l'intestin. Parce que l'intestin peut décider beaucoup de choses. Pourtant aujourd'hui encore, la majorité des gens pensent que le cerveau est le plus important. Le cerveau lui-même pense qu'il est le centre de l'humain. C'est lui qui décide. Lorsque nous laissons le contrôle au cerveau, il en résulte beaucoup de mauvaises décisions, donc il est important d'apprendre à laisser le cerveau un peu à l'écart.

Daniel : Le cerveau n'est pas toujours de très bon conseil.


Ninsho Kakinuma  : Quand j'étais étudiant, mon professeur disait beaucoup de choses qui étaient pour moi assez difficiles à comprendre. Mais il insistait sur une chose : il disait que même si je ne comprenais pas immédiatement, il était important d'écouter les enseignements des écritures bouddhiques qui traitent du fonctionnement de l'univers. Quarante ans plus tard, grâce aux nouvelles technologies je peux comprendre beaucoup de choses que mon professeur disait à l'époque. Mais ces informations existaient déjà dans les textes.

Daniel : C'est magnifique.

Ninsho Kakinuma  : Le temple est un lieu d'exception au Japon, il n'est pas soumis au régime de taxes et d'impôts comme les entreprises, aussi, il est très facile pour moi de mettre en œuvre différents projets qui ont pour but d'essayer d'améliorer la forme de mon existence ainsi que celles des autres.

A l'époque EDO, les temples étaient considérés comme des banques. Les gens décidaient du choix d'un temple pour donner de l'argent, c'était une sorte d'investissement.

Daniel : Investissement mais sans retour ! Quoique, le bien-être peut-être ...

Ninsho Kakinuma  : A l'époque, il n'y avait pas encore beaucoup de monnaie en circulation, aussi était-il courant de payer en donnant du riz. Lorsque les réserves du temple contenaient beaucoup de riz, ce riz était converti en argent par le temple. Ainsi, le temple pouvait devenir « prêteur ». A l'époque EDO au Japon, il n'y avait pas de banque, et donc les temples faisaient office de banques.

Et puisque l'argent et la religion étaient liés, on ne pouvait pas utiliser l'argent pour des choses immorales, puisque le temple est la maison de la divinité.

Aujourd'hui les gens donnent de l'argent au temple et il s'agit plutôt d'un investissement pour l'avenir. Grâce à cet argent nous pouvons financer des projets en rapport avec des améliorations sociales ou avec l'écologie par exemple, et ainsi rembourser la société tout en agissant de façon bénéfique pour elle, c'est une forme de retour sur investissement. 

Mais je suis peut-être un peu particulier (rires). Le temple est pour moi comme un grand laboratoire (rires). Les gens peuvent venir ici pour sentir ce qui s'y passe grâce à leurs dons. Par exemple avec les dons j'achète des livres, environ une soixantaine de livres par mois, pour constituer une bibliothèque qui est à disposition de tous. Ainsi, par l'intermédiaire de mots écrits par d'autres je peux également transmettre mes idées.

Il en était je crois, de même pour les moines des Abbayes Catholiques, qui  étaient des lieux dans lesquels on collectionnait beaucoup de livres de savoir, pour ensuite transmettre les mots aux autres.

Daniel : J'aime beaucoup ce lieu ainsi que votre action sur le monde.

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Le temple CHOKOJI est situé dans la préfecture de Shizuoka.

Le site web officiel du CHOKOJI

Les oeuvres dessinées (voir photos) ainsi que les sculptures de Jizo (ci-dessous) ont été réalisées par NINSHO KAKINUMA ©

..............NINSHO KAKINUMA

 

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